Éditorial: Laurent-Barthélémy, Meghan et Harry

Il vit dans la misère. Eux ont leur compte en banque bien garni. Il a 14 ans. Ils sont presque dans la quarantaine. Il est Ivoirien. Ils appartiennent à la monarchie britannique. Les trois ont, théoriquement, la vie devant eux.

Le même jour, le 8 janvier dernier, nous apprenions que les trois voulaient s’exiler. Mais alors que l’histoire du premier, Laurent-Barthélémy, a été vite oubliée, les journalistes, commentateurs, chroniqueurs, blogueurs et spécialistes en tout genre de ce monde s’engouffraient pour critiquer, applaudir, juger, dénigrer, encenser… la décision personnelle des deux autres, Meghan et Harry.

Personne ne s’est attardé au sort affligeant de Laurent-Barthélémy Ani Guibahi, qui a vu, lui, son rêve anéanti de la pire des façons. Sa volonté de quitter la Côte d’Ivoire l’a en effet mené à une mort certaine, gelé dans un train d’atterrissage d’un vol Air France qui reliait Abidjan à Paris.

Au même moment, le monde médiatique d’ici et d’ailleurs, tout en dénonçant à demi-mot cette nouvelle qui aurait dû rester dans les colonnes people, retourne dans tous les sens la décision du couple princier de s’éloigner de la famille royale, tentant d’en comprendre les tenants et les aboutissants.

Certes, cette décision ébranle la monarchie britannique dans une certaine mesure, et il est important d’en soulever les conséquences. Notamment l’éventualité de faire payer aux contribuables canadiens la sécurité d’un couple qui se veut théoriquement indépendant. Mais au point d’alimenter une surdose médiatique ?

Sommes-nous prêts à sacrifier la hiérarchie de l’information pour surfer sur les sujets qui font habituellement les manchettes des magazines à potins ? Ne devrions-nous pas nous attarder sur des sujets qui ont de réelles conséquences et qui nous portent à réfléchir ?

Pourquoi la vie d’un adolescent – et, au-delà, la problématique de la migration – est-elle confinée à un fait divers, alors que l’exil est l’une des problématiques les plus fondamentales des années à venir ? Ne devrions-nous pas nous attarder au sort du jeune Laurent-Barthélémy Ani Guibahi comme nous l’avions fait pour le petit Syrien Aylan Kurdi, dont la mort avait suscité l’émoi de la communauté internationale en 2015 ? En tant que société qui se dit moderne, ne devrions-nous pas informer et éduquer un peu plus les citoyens sur ce qui se passe ailleurs pour leur permettre de mieux saisir la réalité d’ici et les enjeux qui vont se présenter à nous ? Cela passe nécessairement par un journalisme rigoureux et pédagogique. Une mission que tous les médias, dignes de ce nom, devraient embrasser.

La mort de Laurent-Barthélémy Ani Guibahi révèle quelque chose de profond. Cet enfant a été aveuglé par le mirage du rêve européen que beaucoup de jeunes Africains partagent encore. Il s’agit de savoir pourquoi, et de tenter de comprendre en quoi la misère et l’insécurité peuvent pousser à prendre tous les risques liés à la migration irrégulière. Qui plus est, ce qui se passe dans la tête d’un enfant qui a parcouru plus d’une trentaine de kilomètres à pied pour rejoindre l’aéroport d’Abidjan où sa destinée funeste l’attendait.

L’un des rares articles sur le sujet, paru dans Le Monde Afrique le 15 janvier essaie de trouver ce qui a poussé l’adolescent vivant avec son père au faible revenu à risquer sa vie de la sorte. Lycéen sans problème, ses professeurs assurent ne rien avoir vu venir malgré ses absences répétées. En revanche, pour ses camarades, Laurent-Barthélémy faisait l’école buissonnière et passait du temps au cybercafé où il aurait fomenté son projet avec l’aide de passeurs. Il avait même pris l’habitude d’imiter l’accent des « Blancs » quand il parlait français, selon un de ses amis.

Doit-on sacrifier cette réalité, dure, triste et symptomatique du monde d’aujourd’hui au profit des frasques d’un couple princier ? Laurent-Barthélemy aurait dû avoir autant de place dans la couverture médiatique que Meghan et Harry. Si ce n’est plus.

Depuis le 1er janvier, au moins 17 migrants ont déjà perdu la vie sur la route entre l’Afrique et l’Europe, et ce, alors que l’Union européenne peine encore à mettre en place une politique migratoire claire. À qui profite vraiment ce statu quo européen ? Seulement aux passeurs qui profitent de la misère ? Aux décideurs qui se renvoient la balle?

L’année 2020 souligne le 60e anniversaire de la mort de l’écrivain et journaliste français Albert Camus qui nous rappelait qu’« une société qui supporte d’être distraite par une presse déshonorée et par un millier d’amuseurs cyniques […] court à l’esclavage malgré les protestations de ceux-là mêmes qui contribuent à sa dégradation ».

La course aux clics ne doit pas nous faire oublier l’essentiel.

Zora Ait El Machkouri
Rédactrice en chef du magazine d’analyse internationale Sans Frontières